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Saboter - "En passant par la Lorraine avec mes sabots..."

| 05 août 2020 | par Jean-Christophe PELLAT

Les origines du mot "saboter" nous montrent à quel point le vocabulaire raconte l'histoire de notre société.

Le « sabot » désigne une chaussure faite d’une seule pièce de bois évidée, portée par les paysans (1512). Les filles bretonnes dansaient la « sabotée » avec leurs sabots. Mais dans son premier sens, plus ancien, un sabot est « une grosse toupie que l’on fait tourner avec un fouet », ce qui explique l’expression « dormir comme un sabot » (profondément) : quand « le sabot dort », « il tourne sur place tellement vite qu’il paraît immobile » (« Dictionnaire historique de la langue française »). Sabot a pris de nombreux sens, désignant notamment l’ongle très développé des chevaux et autres ongulés.

Les dérivés de « sabot » ont suivi une évolution intéressante. « Saboter », qui a d’abord signifié « heurter, secouer » (13e s.), a pris le sens de « faire vite et mal qqch » (1808), un travail, un devoir. Et, tant qu’à gâcher quelque chose, on peut « détériorer, détruire » un machine, une installation, civile ou militaire (1897) et, au sens abstrait, « compromettre, contrarier » un projet, une entreprise. Les deux noms dérivés du verbe ont suivi la même évolution : « un saboteur » a d’abord été quelqu’un qui joue à la toupie, puis un fabricant de sabots (1800), à côté du « sabotier ». « Saboteur » a désigné ensuite quelqu’un qui sabote un travail, le fait mal (1808), ou détruit quelque chose. Et le « sabotage » ne désigne plus la fabrication des sabots (1842), mais l’action de mal faire un travail (1897) ou de faire échouer un projet, une entreprise : « un grand nombre d'ouvriers avaient prôné le sabotage du travail » (R. Martin du Gard).

On a inventé une histoire sur l’apparition de ces sens négatifs. Lors de l’invention du métier à tisser, les ouvriers auraient lancé leurs sabots dans les machines pour les empêcher de fonctionner. Aucune preuve ne confirme cette histoire, d’autant que le sens de la destruction d’une machine est plus tardif que l’invention du métier à tisser mécanique par Jacquart en 1801. Bref, évitons de refaire l’histoire du mot comme un sabot.

Jean-Christophe PELLAT
Jean-Christophe Pellat est professeur émérite de linguistique française à l’Université de Strasbourg, où il a enseigné en Licence, Master et dans les préparations au CAPES et aux agrégations de Lettres. Spécialiste de grammaire et orthographe françaises (histoire, description, didactique), il est co-auteur d’un ouvrage universitaire de référence, Grammaire méthodique du français (PUF, dernière éd. 2016) et de diverses grammaires scolaires. Dans ses travaux sur la didactique de la grammaire en FLE et FLM, il s’attache à l’adaptation des notions aux différents publics concernés.